Ce matin, en me réveillant j’ai décidé de me reconvertir dans la prise d’otage. Ça faisait plusieurs mois que je m’ennuyais au bureau. J’avais envie de tenter quelque chose de nouveau. C’est ainsi que j’ai décidé de séquestrer une personne. J’ai téléphoné à un ami et je lui ai expliqué que j’avais des choses importantes à dire.
La victime a sonné, je suis descendu, elle m’a suivi dans l’escalier, j’ai fermé la porte et la prise d’otage a commencé ; une prise d’otage sans menace et sans violence.
Pendant 32 minutes, nous avons discuté. La victime ne savait pas qu’elle était séquestrée. À aucun moment, je ne l’ai informée de son statut. Puis, la prise d’otage a pris fin, j’ai ouvert la porte et mon ami est sorti.
Cette prise d’otage s’est bien passée. Pourtant, la plupart des prises d’otages se passent mal. Contrairement à ce qu’on pourrait croire à première vue, ce texte illustre parfaitement le fait qu’il ne FAUT PAS prendre les gens en otages.
josef albers dit les couleurs ont plusieurs visages
produisent différentes interactions entre elles
relations influences modifications
transformations mutuelles
bonnes ou badvibrations
de l’interaction des couleurs entre elles
il dit les couleurs ont plusieurs visages
et dans un visage le bleu d’un regard bleu
ou aussi les yeux verts ou encore les yeux bruns
si sombres on dirait des gouffres
et parfois si clairs oh les yeux qui sont
presque couleur sable
dans ta face dans ton regard dans
ta rétine
il dit c’est toi qui voit
toutes
les couleurs
dans le regard que tu portes
sur toutes les couleurs
dans le regard que tu portes
sur toi qui voit
interaction des couleurs
ça veut dire les rapports
qu’elles peuvent entretenir
leurs rapports de soumission de domination
leurs rapports de classe
bons rapports de voisinage
simples relations de boulot
ou juste frère-et-sœur ou
genre liaison clandestine
exclusivement sexuelle
interaction ça veut dire
consonances dissonances
harmonies vibrations des frontières
ça veut dire toutes les couleurs
peuvent aller ensemble
oui puisqu’il existe
des sociétés de couleurs
multinationales
organisées en structures
féodales démocratiques monarchiques
dictatoriales religieuses anarchiques tribales
mais le plus souvent :
structures mafieuses
(parce que forcément familiales
(exemple famille des tons de terre
famille des teintes chaudes
famille des couleurs de peau
bref toutes sortes de
familles de couleurs mémorisées))
grandes familles (hiérarchisées décomposées-recomposées)
familles rivales rivalisant de ravages de haines
incluant périodes de paix de crise de guerredesgangs
bref plein de belles et de sales histoires de familles
(et même dans la famille des tons pastelbisounours
(comme lila lavande mimosa loukoum lait-fraise))
c’est bien caché mais faut savoir
y a des sales histoires de famille
superbien enfouies profond
enfouies sous la mémoire de ton regard avec
toutes les couleurs qui vont avec
toutes les couleurs qui vont avec toutes
les couleurs qui vont ensemble
ensemble ok mais elles vont où
groupements de couleurs en unité mobiles
en situation de guérilla urbaine
couleurs à retardement à fragmentation
couleurs migrantes interagissantes d’un monde à l’autre
(orangérose petit matin sur le port
couleurs en cours de réassortiment
instant bancal de dépareillage
grisées marines en partance
nuances noctambules en itinérance
défilé jaune lointain tremblé)
leurs légendes leurs orients le faisceau mouvant
des directions qu’elles mobilisent
les climats emprisonnés dans des
couleurs tellement
anciennes
et aussi voyons la nouvelle
couleur
que je vais vous faire dit la coiffeuse
Le petit espace en béton près du garage est un emplacement de liberté. Le carrelage noir strié est un revêtement froid. Les volets toujours baissés métamorphosent l’espace de vie en cercueil. Le canapé prend la forme des corps devant l’objet amoureux de l’ennui : la télé. Les soeurs se rejoignent devant l'écran sacré, elles aiment les dessins qui bougent, l’une essaiera de s'échapper. La fenêtre de la cuisine porte sur la côte vers le grillage électrique, le grillage est la transition au village, le village n’est qu’un quai, l’attente est absolue. La baie vitrée donne sur l’usine de découpe, la haie grandie pour que l’intimité du foyer évolue. L’imperméabilité des échanges dans l’horizon viticole neutralise l’étranger. Le silence plat des rues, le mutisme comme manière de vivre et de se séparer. Les jeunes du village en ont la chair qui démange, qui n’en peut plus, les fuites sont imprononçables, l’astreinte est celle du vide, la reproduction de la famille est implicite, et le désir grandit, complice de toute cette retenue. Le bus est le relais communautaire ponctuel, sinon on marche longtemps, par de vastes étendues, l’incongruité qu’elles soient dépourvues d’activité, sans êtres, des chemins foisonnants dont il faut tout imaginer. La ligne des champs est une droite qui ne laisse aucun horizon, mais qui attendrit. Il n’y a rien de magnifique dans un chemin cahoteux où lézarde en son centre une traînée d’herbe en pointillé, mais une fois à l’intérieur, il est vrai, une somme d’éternité s’y épanouit. Après son retour, la jeune fille pense que la maison est un monolithe invariable, chaque fois un ravissement à ce qu’elle est devenue dans la ville, la hantise matérielle d’un isolement fondamental, un rappel à la jeune fille qui mourrait à la campagne l’été.
Une nuit, j'ai rêvé que j'étais sur le Pont Neuf. Une œuvre d'un artiste y était exposée, il s'agissait d'un texte racontant un moment de sa vie. Un récit à la première personne, une sorte de monologue intérieur, écrit un matin au réveil, une réflexion sur sa précarité. Un orage éclata et m'obligea à interrompre la lecture. Je rentrais, pour m'abriter, dans un énorme hôtel particulier proche de là, une fondation d'art contemporain. Le texte de l'artiste faisait partie de la programmation du lieu. Je poursuivais la visite et vis l'artiste mettre des piles de petits livres beiges, une édition du texte que j'avais commencé à lire, à des endroits improbables. Il les mettait dans ses sculptures faites de matériaux de récupération. Une manière de dire que toute œuvre dépend du vécu d'un artiste et des conditions économiques dans lesquelles il évolue, peut-être ? Pas très subtil, mais pourquoi pas ! J'allais ensuite à la librairie pour me procurer l'ouvrage, qui était sur une table, près de la caisse. Son prix dépendait des ressources financières du futur acheteur. Sur la quatrième de couverture, une grille tarifaire était imprimée :
"15 euros : milliardaires, mécènes et rentiers ;
10 euros : cadres supérieurs ;
5 euros : revenu médian ;
2 euros : artistes, smicards et précaires. "
J'en prenais un, ravie d'avoir une ristourne pour une fois ! Et là, je me sentais légitime à faire valoir mon droit ! Je faisais le tour de la librairie, feuilletant d'autres livres, avant de me rendre à la caisse. Une fois dans la queue, mon livre disparaissait et était remplacé par un autre, de la même maison d'édition. Impossible d'acheter celui-là ! Sur la table, la pile baissait à vue d'œil, mais il m'était inaccessible. J'allais en chercher un autre, et à chaque fois, il se transformait. Au bout d'une dizaine de fois, j'avais réussi ! Je pouvais enfin passer en caisse.
La caissière, c'est Marion Cotillard (on me dit souvent que je ressemble à Marion Cotillard dans le film "La Môme", ce qui n'est pas très sympa, et je l'ai encaissé plusieurs fois, dans la vraie vie, dans la librairie dans laquelle je travaille). On discute. Elle me dit qu'elle est là parce qu'elle a voulu se lancer dans une carrière d’artiste contemporaine, en parallèle à son métier d'actrice. Elle fait des performances dans lesquelles elle incarne des gens célèbres, mais ça ne marche pas très bien. Être caissière, c’est son job alimentaire, il faut bien manger! Elle me fait une réduction.